non, la francophonie n'est pas la seule touchée

Le langage SMS semble à priori être une forme d'expression incorrecte, lorsqu'elle est comparée (comme beaucoup aiment bien le faire) au "Français traditionnel" enseigné sur les vieux bancs d'école. Toutefois, je crois qu'il est important de rappeler quelques éléments que de nombreux "adultes" (pour ne pas les traiter de vieux cons) ont régulièrement tendance à oublier...


1. Le langage SMS est un langage

Le langage SMS remplit à la fois une fonction d'identification (marqueur identitaire entre individus) et de communication (échange de messages) tout en étant codifié. Il propose une alternative avantageuse à l'écriture en Français "traditionnel", en particulier en raison du nombre réduit de signes à utiliser pour exprimer un même message.

Finalement, il n'est aucunement exclusif: les jeunes s'exprimant par écrit dans cette langue sont pour la majorité parfaitement conscients qu'ils se trouvent dans un monde gouverné par des adultes complètement apeurés à l'idée de devoir un jour apprendre une forme d'expression supplémentaire afin de mieux dominer communiquer avec les générations suivantes. Lorsque cela devient nécessaire, ils savent basculer vers la forme traditionnelle et ne font finalement pas beaucoup plus de fautes que papa maman.


2. Le langage SMS est codifié (comporte des règles)

Bien qu'elle soit largement tacite, la codification du langage SMS existe bel et bien. On n'écrit pas "Bonjour" -> "Bons jours", ni "Bonjourre" et au même titre qu'en Français traditionnel, rédiger ainsi une salutation apporterait irrémédiablement son lot de moqueries. De nombreux mots acceptent plusieurs syntaxes, tels que "pck/parceke" (parce que) ou "pk/pkoi" (pourquoi) ou encore "ces/cé/c" (c'est). Cet ensemble de règles plus ou moins tacites régit les échanges et permet la compréhension du message par son ou ses destinataires, en évitant toute ambiguïté.

Accuser les jeunes de "ne pas savoir s'exprimer correctement par écrit" est ainsi quelque peu tendancieux: paradoxalement, la majorité d'entre eux maîtrise parfaitement le langage SMS et s'exprime sans commettre de fautes.

Il serait intéressant de comparer la proportion de jeunes maîtrisant l'orthographe SMS par rapport à la proportion d'adultes instruits sachant rédiger ne serait-ce qu'un email informel sans fautes d'orthographe (n'abordons pas la grammaire, nous connaissons déjà la réponse).


3. L'envergure des dégâts

Des études conduites respectivement aux États-Unis et en Norvège concluent sur un taux de messages rédigés en langage SMS variant de 6% à 20%. D'autre part, il est estimé (et non démontré) que la reformulation et re-codification des règles régissant un langage donné requiert une haute compréhension non seulement du rapport qu'entretient chaque signe avec la langue lorsqu'elle est parlée mais aussi des techniques de recomposition ou d'altération des syntaxes jugées "correctes" qui ne dénaturent pas la nature du message transmis.

En résumé: il faut maîtriser un langage pour en codifier un autre.


4. Le langage SMS n'est pas une "rébellion": les jeunes ont été contraints...par les adultes!

Il est utile de rappeler que historiquement les jeunes n'ont pas renié la syntaxe française (ou tout autre langue, car le phénomène est également observé dans d'autres régions) telle que nous l'apprécions et qu'il ne s'agit aucunement d'une conspiration franco-mondiale visant à renverser l'empire actuel grâce auquel des dizaines de milliers de soixante-huitards croulent sous le confort de salaires et bonus mirobolants dans une société en pleine perdition de valeurs.

Deux éléments viennent appuyer cette accusation.

En premier lieu, la facturation des échanges par SMS s'effectue (aujourd'hui encore) par bloc, ou segment, de 160 caractères. Cette limitation n'a aucune justification, autre que le simple désir des opérateurs de maintenir vivante et bien grasse l'une de leurs vaches à lait. En effet, la technologie telle que spécifiée, indique qu'un "message" est une entité composée de 1 à 255 "segments" comportant chacun jusqu'à 160 caractères. Les opérateurs facturent le segment et non pas le message.

En second lieu, il est important de se rappeler que tout un pan de la population est particulièrement sensible à ce genre de dépenses, même lorsqu'il s'agit de débourser 10 centimes par SMS envoyé (ou le double, lorsque l'on est client chez Swisscom). Deux populations sont particulièrement évoquées ici: les démunis, et les ados (via leurs parents).

Sous ces contraintes, trois options se sont offertes à ces deux populations il y a une dizaine d'années:
1) basculer vers LA technologie souffrant d'aucune de ces limitations (coûts réduits, messages quasi-illimités en longueur et contenu): l'email
2) réduire la consommation du service de messagerie au strict nécessaire
3) réduire la longueur des messages échangés


Tristement, l'envoi d'emails en lieu et place des SMS n'est toujours pas d'actualité dans l'esprit des consommateurs, en particulier en Europe. Les constructeurs de téléphones pourraient privilégier ce mode de communication mais ils ont d'autres soucis: rattraper leur retard face à l'iPhone de Apple, plutôt que d'innover vers d'autres horizons ou corriger les bugs de leurs appareils avant de les mettre en vente. Les opérateurs se frottent les mains de cette situation: ils peuvent choisir les appareils qu'ils souhaitent promouvoir sur le marché grâce à des bundle forfait+appareil décourageant quiconque de s'orienter vers un pur appareil de type "email messenger". Même constat pour Skype: ce n'est pas demain que l'on verra les opérateurs vanter les appareils dotés nativement de Skype et privilégiant la messagerie par email dans leur interface. Gardons les choses compliquées (et chères): longue vie aux SMS!

La seconde option, que l'on pourrait traduire par une forme de consommation intelligente est loin d'être au programme des jeunes. Savoir se priver et ne pas céder au dogme du "je veux tout tout de suite" ne fait plus vraiment partie de leur mode de pensée. Jusqu'à preuve du contraire, les multinationales et les éditeurs de magazines, journaux et autres imprimés envahis de publicité encourageant ce mode de pensée ne sont pas dirigés par des adolescents. Sur ce point également, nous ne pouvons pas vraiment reprocher quoi que ce soit aux ados.


Reste la troisième option, qu'ils ont choisi de privilégier: le raccourcissement des textes. Ainsi, les voyelles ont été rtrées en gde mjrté et sont recrées par lr lieson fonetik optimal entr cnsnnes é voyelles; lé chiffres snt 2venus lé abréviateurs 2 grps 2 lettr et 2 nvx signes, smblysant dé idé particulièrement consommatrices en mots, ont été adoptés.

Bienvenue au langage SMS, ou, plus symboliquement, comment les jeunes ont tendu leur long doigt aux adultes.


Le mot de la fin

Très cher lecteur, ou lectrice, j'espère que cette humble réflexion t'aura permis de mieux comprendre l'origine de ce langage que tu détestes tant.

J'espère également qu'à ta prochaine rencontre avec du "slt ca va? mrci pr IR g bcp aimé. @2m1!", tu admireras comme elle se mérite l'astucieuse performance de ton prochain, et concentreras ton hostilité vers les vrais responsables de ce que tu perçois comme une catastrophe linguistique: toi.