C'est officiellement annoncé: les collaborateurs des Transports Publics Genevois seront en grève mercredi prochain dès 3 heures, pour une durée de 24 heures. Il est à noter que le contrat établi entre la régie de transports et l'État de Genève prévoit une clause de service minimum garantissant le maintien d'au moins un tiers des bus prévus dans le Centre-Ville durant les heures de pointe.

Pourquoi une grève?
Pour mieux comprendre la nature de cette grève, il est nécessaire de revenir au 18 mai dernier, lorsque une majorité de la population genevoise a voté pour la baisse et le blocage des tarifs des titres(billets et abonnements) donnant accès aux transports publics. Selon l'État de Genève, la décision éclairée de la population genevoise se traduit par un manque à gagner annuel estimé à 17,5 millions de francs, toutes choses restant égales par ailleurs.

Comme tout le monde le sait [ndlr: je l'espère]: une entreprise saine compense une baisse de revenus soit en baissant ses coûts, soit avec des miracles (dans l'économie moderne, les miracles sont les interventions de l'État).

En ce qui concerne les coûts: rien ne semble indiquer que transporter du bétail constamment scotché à son téléphone portable va soudainement coûter moins cher. Les TPG pourraient éventuellement lorgner sur l'acquisition de véhicules sans conducteur mais cela serait très probablement accueilli par un infarctus collectif.

Du côté des revenus, cela ne s'améliore pas non plus: les irréductibles du confort d'un trajet en véhicule privé (et les jolies femmes fatiguées de côtoyer la bêtise masculine) ne sont pas prêts de changer d'avis. De plus, les nouveaux usagers du CEVA, ce nouveau moyen de transport révolutionnaire qui reliera les ghettos au centre de Genève, paieront en grande partie le remboursement du crédit de construction du service lui-même pour les trente années à venir. Il resterait finalement la mise en oeuvre de nouveaux canaux générateurs de revenus mais à voir le nombre de bus actuellement équipés de bornes wi-fi renforcées à coup de publicités, la Direction des TPG montre qu'elle a un bus de retard.

L'intervention divine de l'État devient tout logiquement le dernier levier envisageable, via son contrat de prestation et la subvention qui lui est associée. Deux contrats de prestation sont actuellement à l'étude au sein de la Commission des transports du Parlement genevois. Mauvaise nouvelle: ils ne prévoient pas d'augmentation particulière des subventions pour compenser la fixation des tarifs à la baisse. Mieux: ils prévoient, toutefois, une réduction du personnel des TPG!

De son côté, le syndicat du personnel des transports (SEV) affirme avoir compris et soutenir la nécessité de réduire les coûts. Il refuse toutefois que celle-ci se traduise par une réduction des effectifs, d'où la grève de mercredi prochain (on notera ici le caractère particulièrement préemptif de ce mouvement de contestation dans la mesure où le Parlement genevois n'a encore pris aucune décision).


Cette grève est-elle juste?
Adoptée par 54% des votants, la votation du 18 mai dernier impose une baisse et un blocage du tarif des titres d'accès aux transports publics dans le canton de Genève sans prévoir la forme ni les modalités de compensation de cette perte. Si cette décision du peuple devait être interprétée comme le fruit d'une réflexion éclairée [ndlr: haha], il me semble que la régie des TPG agit en toute légitimité lorsqu'elle prend la décision d'actionner des mesures de réduction des coûts, y compris des licenciements.

Dans le cas où cette interprétation serait correcte, l'action prévue par le SEV le 19 novembre prochain irait donc à l'encontre de la volonté de la population...


Une grève de frontaliers?
Contester une mesure de réduction du personnel dans un contexte de restriction budgétaire imposée par une votation me semble particulièrement difficile à comprendre. Un grand nombre de réactions publiées sur les principaux sites web de la presse romande fait état d'un sentiment d'une action "reflétant peu les valeurs suisses" [ndlr: doux euphémisme].

Ce n'est peut-être pas si faux: nous avons montré à de maintes reprises que nous savons renoncer à des "acquis" lorsque des circonstances conjoncturelles le justifient (hausse temporaire de la TVA, adaptation des taux de conversion des assurances sociales, maintien du taux plancher de conversion vers la devise Euro, refus des six semaines de vacances, etc.). Pourquoi réduire la taille des TPG serait-il un problème alors que cela reflète la volonté du peuple? Car rappelons-le: le peuple a voté pour une fixation du prix des titres de transport, et l'État n'envisage pas d'augmenter sa subvention!

J'admets que cette annonce de grève me semble être empruntée d'une culture "française", à savoir, le trio typique constitué d'une résistance maladive au changement, une obstination perverse à vouloir maintenir des acquis sociaux et une impunité dans laquelle une minorité s'octroie le droit de prendre en otage toute une population pour établir un "dialogue". La presse romande, elle tout aussi fautive, ne fait d'ailleurs rien pour calmer les lecteurs en occultant l'éléphant dans la pièce: le SEV est-il un syndicat "local"? S'il l'était, confirmer cet élément aux lecteurs clouerait le bec aux plus mauvaises langues et éviterait probablement à plusieurs dizaines de milliers de frontaliers français de devoir écouter passivement mercredi prochain le refrain des discours antifrançais entonnés par les genevois les moins éduqués...


Il me semble assez évident que si la sûreté des conducteurs et usagers de nos transports publics était réellement LA priorité invoquée par les syndicats, les lois encadrant cette dite sûreté influeraient directement sur le nombre de conducteurs requis [ndlr: attestations de formation requises, extraits de casier judiciaire vierge, horaires de travail et de repos contrôlés, etc.].

A titre d'exemple: fournir un équivalent de 45'000 heures de service de transport par semaine en horaires 2x8 requiert l'engagement de plus de 900 chauffeurs à temps plein, pour autant qu'aucun d'entre eux ne tombe malade, ne parte en vacances, ou ne soit soumis à des contraintes de rotation horaire (matin/soir etc.). Le discours du SEV va totalement à l'opposé de cette logique: il débute par le maintien des quotas de personnel. Des arguments bien plus efficaces sont pourtant à leur disposition...

Les vraies questions que je me pose donc ici sont: quels intérêts le SEV défend-il, ses dirigeants ont-ils choisi la bonne bataille? ses membres comprennent-ils exactement ce que fait leur syndicat?

A mon avis, non.